Serge Bilé et ses « années Houphouët »

Une interview avec Félix Houphouët-Boigny.  Un simple alibi pour raconter l’histoire de la Côte d’Ivoire avec un regard différent. Peut-être pas pour ceux d’une certaine époque mais pour nous autres, le livre de Serge Bilé est à la fois rafraîchissant, édifiant, révoltant et (un brin) alarmant. Promenade littéraire à travers les âges et les personnages.

Rien de nouveau sous notre drapeau

Les mêmes noms. Les mêmes lieux. Les mêmes alliances. Les mêmes guerres. Les mêmes coups (bas) politiques. Emprisonnement, assassinat, enlèvement. Un air de déjà vécu. Bédié, Gbagbo, Ouattara… et bien d’autres. Présents hier, encore là aujourd’hui. Les mêmes causes et les mêmes conséquences dramatiques pour le pays. 1991, 1992, 1993, 1995, 1999, 2000, 2002, 2005, 2010, 2011… On découvre au fil des pages que la situation actuelle a déjà existé. Des opposants en prison, des journalistes incarcérés, des députés jugés…  Serge Bilé en est à la fois une victime et un témoin.

Il se souvient : « 18 février 1992, une manifestation de l’opposition a dégénéré à Abidjan. Sur ordre d’Alassane Ouattara, qui assure déjà l’intérim d’Houphouët-Boigny, Laurent Gbagbo, sa femme (Simone, ndlr) et les principaux dirigeants de son parti sont arrêtés et emprisonnés en vertu de la loi anticasseurs qui rend les organisateurs d’une marche directement responsables des débordements éventuels ».

Serge Bilé est à ce moment à Abidjan. 14 mai, veille de son retour en France il est invité à Midi Première. Une « émission de divertissement de la RTI (la télévision nationale, ndlr) ». A la fin de l’entretien, l’animateur Georges Aboké, lui pose une question imprévue : « Que pensez-vous de l’emprisonnement des députés de l’opposition ? ». Serge répond naïvement sans hésiter : « C’est une arrestation arbitraire. Leur procès est une mascarade de justice ! ».

La suite ? « (…) je passe donc ma première nuit en prison, en slip, assis sur un carton », explique Serge. Le motif de son arrestation est édifiant : « Outrage aux magistrats, en référence à l’émission Midi Première au cours de laquelle Serge Bilé a expliqué que les évènements du 18 février étaient une mascarade ». Le Chef du gouvernement de l’époque s’en justifie auprès de la mère du prisonnier. Elle souhaite avoir des explications. Il n’a « rien fait de mal », indique Alassane Ouattara. Mais Serge Bilé n’aurait pas dû dire ce qu’il a dit. « Les enfants qui ont fait la France n’écoutent pas les conseils », conclue Ouattara. Sans commentaire ! 

Un livre d’histoire sans effets spéciaux

Dans « Mes années Houphouët », le journaliste met en lumière la colonisation et ses douloureuses années. Sans filtre et parfois de façon crue, cet épisode est posé ligne après ligne, paragraphe après paragraphe, sur ce papier beige. La France d’hier. La France d’aujourd’hui. Le Franc CFA. Passons !

1842. La France met pied-à-terre via la signature d’« un traité de commerce et de protectorat » avec le Royaume Abouré. C’est la période où le colon fait la cour à cette riche terre.

10 mars 1893, la Côte d‘Ivoire devient Colonie française. Elle est acquise voire conquise. Le ton du colon change. L’attitude aussi.

Mai 1901, « l’impôt de capitation est instauré », raconte Serge Bilé. « Chaque habitant indigène (…) doit s’acquitter de deux francs cinquante par an ».

Et lorsqu’en 1908 Gabriel Angoulvant devient lieutenant-gouverneur de Côte d’Ivoire, « la manière forte » est privilégiée. « Une conquête agressive et violente, mise en œuvre par des soldats cruels et barbares ». Les différentes révoltes des peuples « indigènes » n’y changeront rien. En 1920 « La Côte d’Ivoire est globalement ‘’pacifiée’’ ».  Dans cette bataille pour l’indépendance, Félix Houphouët-Boigny est présenté d’abord comme un opposant frontiste, puis comme un « Pro-France ». Certains de ces amis de lutte l’accusent de traitrise pour ne pas avoir réclamé l’indépendance « immédiate ». Qu’importe. Le député Houphouët obtient la suppression « historique » du travail forcé. Il est plusieurs fois ministre d’Etat dans le gouvernement de De Gaulle… Il obtient l’indépendance de son pays en 1960. Félix avait sa tactique, elle n’était pas toujours perçue, ni bien comprise.

Journaliste, écrivain ou autre ?

Ce n’est pas uniquement la qualité d’écriture qui séduit chez Serge Bilé. C’est également la démarche… de journaliste. Aucun fait n’est acquis. Il faut recouper, sourcer, vérifier, interroger les témoins encore vivants. Des archives, des interviews, des photos. Serge ne se contente pas de rapporter ce que lui raconte son père, sa mère, ses tantes, ses amis, ses confrères de la presse et internet. C’est un journaliste. Il en est conscient. Chaque phrase, chaque paragraphe est une information. Elle doit être sans tâche ni ride. L’auteur le sait. Je crois que c’est l’une des raisons du temps écoulé entre l’interview d’Houphouët-Boigny en août 1993 et la publication du livre 26 ans plus tard.

Les 7 pages de fin listent toutes les ressources documentaires qui lui ont servi. Cela s’appelle de la transparence.

Serge Bilé, journaliste, écrivain, historien, fils de…? Parfois on s’y perd presque. Sans crier gare, le confrère revêt la peau du professeur « d’histoire contemporaine de la Côte d’Ivoire ». Et juste après, c’est l’écrivain qui apparait puis le neveu de…  ou le (petit) fils de… qui prend le relai. « J’ai essayé d’être le plus objectif en restituant ce que j’ai vu et entendu (…) ». Quand on est témoin oculaire et auriculaire de l’histoire, c’est impossible d’être objectif. Serge est trop impliqué. Et il entraîne avec lui le lecteur. On passe du rire à la peur, de la crainte au regret. On est parfois fleur bleue, souvent en colère. Difficile d’être objectif. C’est dans l’ADN de l’homme. L’auteur en est un.

Des potins

Ce bouquin est nid d’histoires croustillantes. J’en retiens deux.

L’amour de Félix pour Gerty Archimède. Cette célèbre et talentueuse avocate, « dirigeante du Parti communiste de la Guadeloupe ». « Une grande femme à la peau sombre ; aux yeux vifs et au courage indomptable ». 1946.  Houphouët-Boigny est sous le charme. Et il ne s’en cache pas, laissant entendre qu’elle pouvait être « la femme de sa vie ». Malheureusement, « Gerty ne se voyait pas vivre comme une Africaine en Afrique. La relation que les hommes et les femmes entretenaient à l’époque sur le continent ne convenait pas à la féministe qu’elle était ».  Finalement, Félix s’amourache de Marie-Thérese N’Goran Brou qu’il épouse en 1960. Tiens, il y a d’ailleurs eu un « truc » entre la fondatrice de N’Daya International et Nelson Mandela. Ce dernier en 1996, tombe amoureux de « celle dont tout le monde ne retient que le charme qui émane d’elle ». Les deux vont même se rencontrer en Afrique du Sud. « Madame Houphouët était très enchantée de rencontrer Mandela », laisse fuiter un témoin. « Lui aussi était très attentionné envers elle ». Le livre vous donnera la suite de ce diner à Johannesbourg.

Houphouët : Ange ou démon ?

Quand je referme la dernière page du livre, je formule un vœu, je fais un rêve : celui de voir la Guadeloupe. Le lien entre la Côte d’Ivoire et cette partie du monde est tellement fort. Des similitudes qui en donnent des frissons.

Je ferme les yeux et je revois les obsèques d’Houphouët. Jamais égalées en Afrique. Le premier chef de l’Etat ivoirien était à la fois fascinant et terrifiant. Un démocrate, un fin tacticien mais aussi un dictateur, une terreur. Ces collaborateurs les plus avertis marchaient prudemment à ses côtés.  « Bédié était, à mon avis, très conscient de ces choses, et il a dû marcher comme sur des œufs », analyse Zadi Zahourou dans le livre.

Au final, j’en retiens que Félix Houphouët-Boigny était un grand bâtisseur qui n’a malheureusement pas pu/su construire un pont « politique » entre la génération « ennemie » d’hier et celle d’aujourd’hui. Les « héritiers » n’ont pas non plus été capables de gérer pacifiquement l’héritage laissé par « Le Vieux ». Et alors que 2020 pointe son nez, la bagarre des « frères ennemis » risque de ressurgir. Ce livre a ceci d’effrayant : il est en soi une prophétie.