“Le Jour Montant” : quand la parole brise le silence

Si vous n’avez pas encore lu « Le Jour Montant » de Demba Diop, vous passez à côté d’une étoile défilante. Un bijou en rubis dans un écrin de diamant. Ne vous fiez pas aux confidences couleur ocres de l’auteur. C’est de là que viennent sa richesse. Et croyez-moi, parfois la couleur ça compte. Riche ou pauvre, pauvre et SDF, le bonheur se trouve dans ce qu’on a décidé qui sera notre bonheur. Géographique, physique, académique ou spirituel. Pour Issa, la foi est un carburant. Ce n’est pas une question de religion. Mais de paix intérieure. Chez sa grand-mère, loin de ses pères, « zéro », un ou deux.

« Le Jour montant » n’est pas une autobiographie. Enfin, pas uniquement. Même si l’auteur le revendique en toute fin d’ouvrage comme pour s’excuser de nous avoir révélé sa vie.

« Je dois raconter ma vraie histoire avec plus de précision que mon ennemie qui cherche à la travestir. Je dois la raconter avant que quelqu’un d’autre que moi ne la raconte », se défend Demba Diop.

Son roman n’en est pas seulement un. C’est un dialogue pluridimensionnel, multiculturel. Une discussion à plusieurs voies. Celle qui le mène à travers ses souvenirs. Atroces. Difficiles. Imprévisibles. Celle qui le traîne ici, à Abidjan. Treichville. Cocody. Port-Bouët. Bingerville. Mais là-bas aussi chez les « Blancs ». Paris. Texas, Daaaaalllaaassss, « malheur à celui qui n’a pas compris ! ».

Les mots de Demba sont ceux d’une voix qui nous parle. Parcourir les pages de cet ouvrage, c’est s’engager dans le débat avec l’auteur. Il vous interpelle, il vous appelle. Il vous rappelle des leçons qu’on peut construire autour de cinq piliers.

Si la lecture est aisée, facile ou disons accessible, il n’en demeure pas moins qu’elle pense nos blessures d’hier.

Pilier 1 : La vie est un carrefour de rencontre. Avec soi, avec les autres, avec un être suprême. Avec les biens, avec le mâle, avec les maux, avec des écritures, avec la parole. Aucune rencontre n’est vaine. Qu’elle soit belle ou affreuse, bonne ou marécageuse, sableuse ou boueuse, elle laisse des traces dans nos vies.

Pilier 2 : Un homme est un être humain. Entre sourire moqueur sur les frasques de Issa, l’acteur principal, ou les rires aux éclats qui sortent à la description des horreurs qu’il subit, entre les larmes de compassion, les rages de regrets qui vous traversent, le « primo-romancier », sait vous mener dans tous les décors émotionnels. Mais surtout mettre en lumière des certitudes, je dirais des légendes, qui traversent les époques et qui créent des prisons à rides. Tenez, l’une d’elles : « Un homme ça ne pleure pas ». Face aux brimades, aux maltraitances, aux injustices, aux affres de la vie. Un mâle, ça ne pleure pas !

Un homme doit savoir se taire (sur les abus qu’il subit). C’est un garçon. Le silence est son arme.

Issa qui maîtrisait les sourates et les psaumes se tait et se terre sous les hospices des aspérités de la vie. Mais personne ne se doute que le silence est le cimetière de son âme.

« Le Jour montant » décrit des scènes réelles. Très réelles pour que beaucoup de « mecs » s’y retrouvent.

Pilier 3 : Exister, survivre par les mots. Une prise de parole, pour franchir le palier du 2e pilier. Oui, parce qu’en fin de compte, l’auteur se doit de (nous) prévenir, même à postériori, sur notre rôle de parents vis-à-vis de nos enfants. Il parle pour s’affranchir de ces démons qui le hantent. Il écrit pour nous montrer des tableaux qu’on voit, sans apercevoir les cris à l’aide des personnes qui y sont agrafées. Pour lui, « fils aimé d’une mère, petit-fils adoré d’une grand-mère, les femmes ça ne peut que donner des tonnes d’amour ». Pas toujours. L’homme est un loup pour l’homme. La femme aussi.

A qui confions-nous l’éducation de nos enfants ? Attention à la « bonne » « qui à l’heure du coucher (…) se glisse » pour faire de Issa un jouet sexuel. La scène est hilarante, presque amusante et à la fois effrayante : « La pauvre diablesse. J’ai l’impression qu’elle souffre. Je vois son visage transpirant à grosses gouttes, je sens la forte odeur de musc de ses aisselles mélangées avec celle de l’oignon de la cuisine, j’entends son souffle se dégonfler, se transformer dans les mêmes grognements que ceux de Pétula. (…) Après elle se couche et ronfle aussitôt, le signal qu’il est l’heure de dormir », raconte Issa. C’est affreux. C’est sa vie chez sa « tante ». La femme du « Ministre-oncle » qui ne supporte pas que les regards paternels de son mari soient portés sur le neveu plutôt que sur leur propre fille. Leur seul enfant. C’est vrai, dans les moeurs, un garçon est une fierté. Chez la tantie, un garçon qui s’invite dans leur foyer et qui captive l’attention doit subir des châtiments. Parmi lesquels, Pétula, le chien. Avec pour mission de poursuivre le jeune Issa et le mordre.

A qui confions-nous nos enfants ? A « Papou-le-barbu », instructeur de l’Ecole militaire, qui apprécie Issa pour ses qualités intellectuelles, sportives et sa rigueur au point de lui demander de « lui faire des choses ». La liste est longue. Demba nous avertit.

Pilier 4 : Il n’y a point de religion. Il y a le cœur de l’Homme. Bon ou mauvais, il y a en chacun de nous deux faces, deux hémisphères, deux ventricules. L’un pour semer, l’autre pour être haï. Il en faudrait un troisième pour l’être aimé. Issa le musulman, spécialiste de la psalmodie du Coran. Il peut en réciter pendant des heures. Issa, devenu Moïse, acceptant « Jésus comme son sauveur personnel ». Il y croit littéralement dans les eaux du baptême en plein Illinois, alors que SDF, c’est une église protestante qui l’aide à continuer ses études et à découvrir la Bible, les psaumes. Il a un nouveau nom : Moses ! Il a le sentiment d’avoir été sauvé des eaux. Tout cela grâce à une belle âme qui s’appelle Brian Esposito. Un noir, presbytérien, un cœur grand. Un ami sincère. Pas comme Cardondale dont l’amour cache de sombres travers. Il n’y a pas de religion. Il y a l’Homme et son cœur, blanc ou noir.

Pilier 5 : Assumer ce qu’on est, ce qu’on a. Le vide en fait partie.

Ceux qui ont l’air heureux ne le sont pas toujours. Ceux qui sont pauvres à l’apparence y trouvent parfois du bonheur. On n’est pas loin de l’oxymore. Mais la vie elle-même est ainsi déroulée. Demba Diop nous promène dans des débats existentiels et philosophiques sur l’être humain. La prédestination, le destin, l’âme et l’égo. Issa, Moses, Moussa… une seule personne avec tant de questionnements parfois « ridicules ». Lui-même le confesse. La discussion avec la mystérieuse Khadîdja sème plus profondément la dualité de l’Humain. « Notre destin est un plan. Il a ses autoroutes, ses routes de campagnes, ses aires de repos, ses sens interdits, et même ses sens giratoires qui pourraient le faire tourner en rond jusqu’à l’infini. Les épreuves que nous traversons nous enseignent la signalétique pour trouver notre propre chemin », prêche-t-elle.

« L’âme, l’égo ; le mal, le bien ; la lumière, l’obscurité, la haine, l’amour… », Moussa s’y perd. « Dans ces dualités, comment passe-t-on d’une valeur à l’autre ? Si on est malheureux, comment fait-on pour être heureux ? Comment fait-on pour obtenir le bien à partir du mal ? Concrètement ! ». La question reste posée, à nous les lecteurs aussi.

Si vous n’avez pas encore lu « Le Jour montant », vous manquez quelque chose d’unique, d’inédit dans la sincérité de la plume, dans les rebondissements et dans les leçons de vie. Demba Diop, dans ce roman biographique de 152 pages, donne sa version de l’histoire. De son histoire, de celle de la Côte d’Ivoire. Elle ne mettra pas tout le monde d’accord, mais enfin, il a le mérite de la dire. De parler. D’avouer, d’indexer le passé, d’interpeller le présent et de prévenir le futur. Ce n’est pas simple.

Un chauffeur de taxi m’a dit une fois : « Le silence est le laboratoire de la parole ». Demba a pris le temps qu’il fallait au « labo » pour que sa parole résonne. Issa a parlé au nom de ses paires… inconnus, méconnus, farfelus. Il a parlé pour sa mère, sa grand-mère. Demba a écrit pour lui, mais aussi pour nous.